Quand l’Adhan résonnait à Toulon

Quand le roi de France François 1er est capturé par son grand rival Charles Quint en 1525, un seul homme peut encore lui porter secours : Suleymân « le Magnifique », sultan du plus puissant empire de l’époque. Pour l’Ottoman, l’occasion est rêvée de prendre à revers les Habsbourg, rois d’Espagne, maîtres du Saint-Empire, porte-étendards de la Croix et grands ennemis de l’islâm s’il en est; aussi, le sultan promet-il aussitôt assistance à son homologue français.

Ainsi, après la visite de l’ambassadeur de François 1er à Alger puis Constantinople et Alep, des envoyés ottomans débarquent à Marseille à l’automne 1534 pour négocier l’accord. ‘C’était la première fois que des Français voyaient des navires de guerre turcs. Les habitants furent effrayés par ces étrangers bizarrement accoutrés qui parlaient une langue incompréhensible et ne buvaient pas de vin. Rien de fâcheux cependant n’arriva durant le séjour des musulmans et l’ambassade gagna Châtellerault où était le roi François, avant de l’accompagner à Paris. On reçut les Turcs avec de grandes solennités.’* L’alliance – les fameuses Capitulations – est conclue l’année suivante, à la grande joie du grand vizir Ibrahim Pasha qui est enfin parvenu à briser le front uni de la chrétienté contre lui et nargue l’Europe : ‘le roi de France est en paix et concorde avec nous, comme un frère de l’empereur des Turcs…’

En octobre 1543 arrive pour la première fois en France la puissante flotte de l’amiral Barbarossa, qui vient tout juste de ravager les côtes italiennes sous les applaudissements de Paris. Suleymân n’a pas menti : la fine fleur de sa marine et de son armée est là pour porter le fer au cœur de l’ennemi commun. L’amiral ottoman débarque sur la Canebière, où il est magnifiquement reçu par le duc d’Enghien, une bonne partie de la cour qui a fait le déplacement de Paris pour apercevoir le maître de la Méditerranée, et une grande foule de Marseillais intrigués. Puis l’expédition franco-ottomane prend la route de la Côte d’Azur. Antibes, Villefranche et la ville basse de Nice sont prises sans coup férir par les janissaires. Seule résiste la citadelle niçoise, et pour cause : les Français, sur qui reposait la logistique de l’opération, n’ont plus de poudre, au grand dam de Barbarossa effaré par tant d’amateurisme. ‘Ils avaient mieux aimé charger leurs navires de vin à Marseille que de choses nécessaires à la guerre…’

Le roi de France offre alors à ses nouveaux alliés de passer l’hiver à Toulon, pour y harceler les côtes espagnoles, avant de reprendre la route d’Istanbul. La ville est, pour l’occasion, vidée de ses habitants, qui reçoivent dix ans d’exemption de taxes en guise de dédommagements. La cathédrale Notre-Dame de Toulon est même transformée en mosquée, et la cité portuaire vit au rythme de l’adhân qui résonne cinq fois par jour – et des bruits de chaînes des captifs razziés à Barcelone ou San Remo. Officiers français et ottomans fraternisent, et les banquets, accompagnés de remise de cadeaux mutuels, se multiplient. Stupéfait, un observateur français proclame qu »à voir Toulon, l’on pourrait s’imaginer à Constantinople, chacun faisant son métier avec grande police et justice. Jamais armée ne vécut avec meilleur ordre que celle-là.’ Une discipline de fer est en effet imposée à la troupe ottomane, mais les dizaines de milliers de janissaires, marins et autres corsaires déployés en France ont aussi des besoins. Pain frais, poules, lapins, fruits : François 1er doit verser chaque mois 30.000 ducats pour leur entretien, et l’on réquisitionne les greniers à sel et à blé jusqu’à Lyon.

La douceur du climat des côtes provençales enchante les hommes de Barbarossa : ‘Les arbres sont innombrables qui portent oranges amères et citrons, comme innombrables sont les fleurs sur chacun de ces arbres. Lorsque sa roseraie est pleine de roses, les plaintes du rossignol emplissent les oreilles. Sans pareil dans le pays des Francs, ce lieu ensorcelle quiconque le voit…’* Mais il faut néanmoins partir – la guerre, ailleurs en Méditerranée, ayant repris ses droits. Au printemps 1544, le grand amiral reprend finalement la route du Bosphore, non sans avoir reçu 800.000 ducats d’or, que 34 de ses hommes empilèrent dans des draps blancs pendant trois jours entiers, et exigé la libération de plusieurs centaines d’esclaves musulmans qui ramaient alors sur les galères françaises…

Ribât

Issâ AR-RÛMÎ
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