Des musulmans à Paris au XIIIe siècle

Cours d'arabe

Contrairement à l’idée reçue, les Arabes n’ont pas été stoppés à Poitiers. N’importe quel médiéviste sait que les musulmans demeurèrent en Narbonnaise jusqu’à la fin du VIIIe siècle et qu’ils implantèrent un émirat en Provence qui perdura jusque dans la seconde moitié du Xe siècle. Ce que l’on sait moins, c’est que des musulmans s’étaient aussi installés, pour des raisons encore inexpliquées, à Paris, capitale des Francs puis de la France.

En creusant dans les archives royales, on tombe parfois sur des découvertes surprenantes. Ainsi tout une série de statuts promulgués par la prévôté de Paris entre 1258 et 1302 nous informe de la présence d’une «corporation de tapissier de tapis sarrazinois». A première vue, on pourrait se dire qu’il n’y a aucun rapport avec la présence de Sarrasins et que c’était plutôt des autochtones qui avaient repris, dans un contexte de croisade et de fascination pour l’Orient, le style de broderie orientale. Cependant, au moins deux indices laissent suggérer qu’au contraire les membres de cette corporation étaient musulmans.

Le premier, c’est le statut qui leur était accordé. Nous sommes au Moyen-Âge, dans une époque où chaque corporation doit participer à la vie de la cité et, entre le XIIIe et le XVe siècle, c’est aux tapissiers que revient la charge de faire la garde la nuit. Or, les statuts promulgués 1277, 1280 et 1302 dispensaient la corporation de faire le guet et, en 1484, la prévôté officialise l’affranchissement de toute contrepartie financière pour cette exemption de tâche. Cette exemption de guet en guise de privilège peut être attribuer à la qualité de la tapisserie «sarrazinoise», comme en témoigne les statuts de 1258 qui précisent que «leur mestier n’apartient qu’ausyglises et aux gentishomes ‘et aus hauz homes, come au roi et .à contes, et par tèle reson avaient il esté frans de si au tens devant dit que ici».

Un second élément, et pas des moindres, vient corroborer l’islamité des concernés : le témoignage en 1632 d’un certain Pierre du Pontdit dans son livre de la Stromatourqie. Ce personnage n’est pas n’importe qui, puisqu’il joue un rôle de premier lieu dans l’importation en France de tapis originaires de Turquie, plus précisément d’Izmir. Celui-ci explique :

«Il est à présumer qu’après l’entière ruine des Sarrasins par Charles-Martel en l’an 726 quelques-uns d’iceux qui sçavoient faire de ces tapis, fugitifs et vagabonds, ou possible rechappés de sa defaite, s’habituèrent en France pour gagner leur vie et commencèrent à faire et establir cette manufacture de tapis sarrazinois. De savoir de quelle fabrique ni de quelle metode ou estoffe estoient faits les dits’ tapis, on n’en peut que juger, sinon que l’on voit par ladite sentence de 1302, que ces tapissiers sarrazinois sont institués beaucoup devant les tapissiers de haute lisse et estoient en possession de longtemps, mais sur leur déclin et que les dits tapissiers de haute lisse commençoient à naistre pour, ensevelir et mettre hors lesdits sarrazinois comme ils ont fait.»

Pierre du Pontdit fait ainsi remonter leur origine à la bataille de Poitiers, les premiers historiens qui s’intéresseront plus tard à l’histoire de la tapisserie feront de même. Il continue en ces termes :

«Tant il y a que ceste manufacture, si c’est la mesme, estant manquée en ces pays, soit qu’elle soit demeurée entre ces Turcs, soit qu’elle ait esté perdue depuis ce temps, nous la voyons neanmoins estre relevée et retablie, avec’ plus de, perfection qu’elle n’a jamais esté et qu’elle n’est dans la Turquie.»

En qualifiant de « Turcs » les membres de cette corporation, on devine qu’ils sont musulmans. En effet, au XVIIe siècle Turcs et musulmans sont amalgamés dans l’esprit occidental. Ce pourquoi le dictionnaire de Richelet paru dans la même période donne pour définition à « Musulmans » : les Turcs.

Musulmans Paris

Néanmoins, d’autres éléments laissent entendre qu’ils provenaient du Proche-Orient, car les tapisseries dites sarrasines recherchées étaient inspirées de cette région et la technicité nécessitait des artisans spécialisés en la matière, ce qui n’est pas sans rappeler l’importation d’ouvriers mozarabes pour l’édification d’églises de style roman dans la même période. S’il ne nous ait pas parvenu d’informations quant à leur mode de vie, nous savons qu’ils formaient un groupe distinct des tapissiers de haute lisse, assez nombreux pour se constituer en corporation qui fut d’ailleurs l’une des plus anciennes, que leur travail était apprécié, qualifié de noble, et qu’il étaient assez respecté pour voire leur requêtes acceptées, comme en témoigne l’exemption d’impôts et de tâches mais aussi les reproches du pouvoir parisien envers un certain Jehan de Champiaus qui voulait les y contraindre. On sait également qu’à la fin du XIIIe siècle leur activité bât de l’aile, qu’il rentrent en procès en 1295 pour écarter la concurrence des tapissier de haute lisse, et que les deux corporations fusionnent en 1302. S’agissait-il de commerçants qui, ayant saisis l’opportunité commerciale lors des foires de Champagne, s’installèrent à Paris pour les besoins de la cour du roi ? Ou alors étaient-ils des esclaves affranchis pour leur savoir faire ? On sait que la tapisserie orientale était fortement utilisée par la cour et que de nombreux esclaves musulmans étaient débarqués par les ports de Méditerranée. D’autres interrogations demeurent et on ne sait pas ce qu’ils sont devenus.

Cependant, leur technique de tissage fut reprise et enseignée par les maîtres tisseurs d’Aubusson. Dite du point sarrasin, elle consistait en un nœud fixant l’assemblage des brins de fil de laine du velours des tapis, elle est utilisée jusqu’à aujourd’hui sous le nom de point d’Aubusson. Cette technique fut utilisée dans les tapisseries royales et l’est encore.

Outre l’intérêt historique de cette information, on sait maintenant que les premiers musulmans de Paris étaient des marchands de tapis.

Histoire & Chronique

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David BIZET
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