Khutbas soviétiques

Les khutbas soporifiques et/ou à la gloire de l’idéologie dominante, un héritage soviétique ? Nous ne sommes pas loin de le penser à la lecture des archives de la défunte URSS sur la question. En toile de fond, une idée directrice : les principes du communisme sont “compatibles” et même “inclus” dans le Qur’ân. Dans la pratique, on s’adapte à tous les diktats marxistes pour conserver sa place, quitte à aliéner davantage encore les croyants et à renier les bases mêmes de la religion – à l’image de l’obligation des prières quotidiennes, sacrifiée sur l’autel de la productivité.

Le clergé musulman officiel semble alors si désireux de s’adapter à la société soviétique qu’un inspecteur aux affaires religieuses rapporte qu’aucun imâm qu’il a pu interroger n’a rechigné à affirmer que les enseignements du Qur’ân ne contredisaient en aucune façon le communisme marxiste-léniniste – une idéologie notoirement athée, rappelons-le. Les imâms officiels rivalisent d’ingéniosité pour satisfaire le pouvoir en tentant de prouver que Marx et Engels n’étaient que “des instruments d’Allâh pour atteindre la société socialiste” ou encore, comme le dira l’imâm de Léningrad, que “Lénine n’avait fait que mettre en œuvre la volonté divine et les préceptes coraniques.” Un prêcheur azéri va plus loin en déclarant, toute honte bue, que “le pauvre qui a vécu sous la Russie tsariste est entré dans l’Union soviétique comme dans un paradis accordé par Allâh.”

Et puisqu’on ne peut plus parler de grand chose, on parle, finalement, toujours de la même chose, comme le rapporte un historien britannique : ‘La plupart des imâms tendent à restreindre leurs sermons à la morale personnelle et domestique : le respect des parents, l’importance des liens du mariage, l’obligation pour les hommes de respecter leurs épouses, la responsabilité pour les parents d’éduquer leurs enfants. Souvent, les sermons comprennent des appels à soutenir les activités internationales parrainées par l’URSS. Certains imâms, les plus “politiquement éduqués et loyaux”, dédient leurs sermons au soutien à la politique soviétique, tant nationale qu’internationale, et appellent les croyants à prier pour son succès. Le mollah d’Izhevsk conclut ainsi son sermon, dans les années 70s, par un vibrant : “Longue vie au communisme, le futur radieux de l’humanité!”

Souvent, les khutbas ne sont d’ailleurs que des copier-coller directs des directives fournies par Moscou; dans une région du Kazakhstan, le seul imâm, avancé en âge & sourd, ne fait que repéter chaque vendredi le même texte, où il appelle à prier pour la paix, ne pas voler et travailler honnêtement, 52 fois par an. Au fil des décennies d’aliénation, le niveau en sciences islamiques des imâms officiels a en effet dramatiquement chuté, au point que dans les années 70’s, peu d’entre eux sont capables de présenter correctement le dogme musulman & se contentent de traiter de sujets mondains ou de louanges au régime.

Cette situation pathétique n’est cependant pas du goût de tous : ainsi, à côté du clergé officiel se développe un réseau d’imâms non reconnus, que l’on appelle aussi “mollahs itinérants”, qui tiennent fréquemment des écoles coraniques clandestines. Leur liberté de parole attire naturellement la jalousie des imâms salariés du régime qui ne manquent pas une occasion de les dénoncer et de réclamer sans cesse une répression accrue contre eux, en particulier lorsque les campagnes anti-religieuses de Moscou battent leur plein. Beaucoup deviennent d’ailleurs des informateurs; au Tadjikistan, ce clergé collaborateur va même jusqu’à déclarer qu’il est “contraire à la sharî’a” d’établir des espaces de prière hors des mosquées reconnues par l’État et qu’y prier en groupe fait partie des “grands péchés”.

Toute ressemblance avec des faits actuels serait évidemment fortuite…

Ribât

Issâ AR-RÛMÎ
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