Noël 1568 : la dernière révolte des Morisques

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Le soir de Noël 1568 débutait, au cœur de Grenade, la grande insurrection islamique des Alpujarras. Pour les Morisques, les musulmans d’Espagne convertis par la force au catholicisme 70 ans plus tôt, il s’agissait de la révolte de la dernière chance… Seuls la victoire ou le martyre pouvaient en être l’issue.

L’année précédente avait été promulgué un nouveau décret qui les obligeait à remettre l’éducation de leurs enfants à l’Église catholique et réduisait encore leurs libertés vestimentaires (voile) ou culturelles (langue ou noms arabes), durcissant à nouveau la politique d’assimilation forcée. L’échec des négociations est, pour la noblesse morisque, la goutte d’eau : ils décident que la force sera désormais le seul et dernier recours, parcourent les villages de la région pour lever secrètement des partisans, stockent armes et provisions dans des grottes difficilement accessibles, multiplient les réunions dans le quartier musulman de Grenade, l’Albaicin.

À leur tête, Fernando de Valor, un descendant des califes omeyyades de Cordoue qui a été assigné à résidence pour avoir sorti sa dague en pleine séance municipale à Grenade : vêtu de la tenue pourpre des anciens émirs nasrides, il est proclamé « roi des Morisques » sous le nom d’Abén Humeya (ibn Umayya) lors d’une cérémonie solennelle – mais clandestine – qui réunit les chefs rebelles le soir de Noël 1568 dans le village de Béznar. Le même soir, son vizir pénètre dans le quartier de l’Albaicin à Grenade à la tête d’une troupe rebelle, proclame officiellement l’insurrection et appelle les musulmans à le rejoindre. Pour la première fois depuis 70 ans, l’adhân résonne à nouveau dans la péninsule ibérique. Il n’est désormais plus possible de faire machine arrière.

Les premières recrues d’Abèn Humeya sont des monfíes, des hors-la-loi qui ont, pour des raisons religieuses ou de droit commun, rejoint les montagnes. Mais rapidement, il est rejoint par 25.000 hommes en armes, soit un sixième de la population, et l’insurrection embrase toute la région, en particulier la région montagneuse des Alpujarras, qui lui donnera son nom. Après 7 décennies de persécutions de l’Église catholique à l’encontre des Morisques, la rébellion prend naturellement une tournure nettement anti-chrétienne : les prêtres coupables d’exactions à l’encontre des femmes portant le niqab notamment sont torturés et exécutés, et les églises systématiquement incendiées.

Le marquis de Mondéjar, envoyé pour mater la révolte, rencontre le succès dans un premier temps et parvient même à prendre le QG d’Abén Humeya malgré la neige qui couvre les Alpujarras. Mais les exactions de ses troupes, qui pillent et ravagent tous les villages morisques qu’ils traversent, retournent les indécis en faveur de la rébellion. Au printemps 1569, les Morisques reprennent ainsi l’initiative, d’autant qu’ils ont reçu le secours du régent d’Alger, Uluç Pasa, lui-même un « renégat » italien converti à l’islâm, et de ses navires qui ont débarqué 4000 hommes, Berbères et Arabes du Maghreb, ainsi que de nombreux conseillers militaires ottomans. La tactique de guérilla proposée par ces derniers porte ses fruits : à la fin de l’année, l’armée espagnole est épuisée par les embuscades et raids incessants de ces rebelles insaisissables qui disparaissent dans la « sierra » aussi vite qu’ils sont apparus.

Fin 1569, l’Andalousie est à feu et à sang, presque toutes les villes se sont ralliées à Abén Humeya et les Espagnols ne contrôlent plus rien en dehors des portes de Grenade, elle-même menacée. Le roi Philippe nomme alors son demi-frère, le terrible Don Juan d’Autriche, à la tête des 20.000 hommes qu’il envoie en renfort et organise un blocus des côtes pour empêcher tout renfort ottoman. Un événement inattendu va jouer en sa faveur : un noble morisque, Diego Alquacil, jaloux qu’Abèn Humeya ait pris sa cousine pour épouse, monte une conspiration contre lui et le fait étrangler le 20 octobre 1569. Son cousin Abèn Abû, lui aussi acteur du complot, est proclamé roi mais il n’a pas les épaules de son prédécesseur. Face à la contre-offensive terrible de Don Juan d’Autriche, il pense d’abord à négocier et se rendre avant de se raviser, mais ses hésitations sèment le trouble chez les rebelles.

Les Espagnols en profitent pour pousser leur avantage. Au courant de l’année 1570, ils parviennent à encercler les rebelles dans les Alpujarras, puis y donnent l’assaut à l’automne. L’offensive est accompagnée de crimes terribles : les hommes sont systématiquement passés au fil de l’épée, femmes et enfants réduits en esclavage, maisons et villages détruits. Les derniers résistants sont asphyxiés par les feux allumés devant l’entrée des caves où ils sont réfugiés. Lorsque l’insurrection est finalement supprimée, en 1571, le couperet tombe : le roi ordonne la déportation intégrale des Morisques et leur dispersion à travers les régions chrétiennes du pays. Réunis dans les églises, on les force à marcher, sous la neige et presque sans nourriture, vers leur exil. Beaucoup mourront en chemin, et leurs terres seront redistribuées à des colons du Nord : al-Andalus était, définitivement, morte.

Ribât

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