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Interdit du territoire français, Hani Ramadan répond au ministre de l’intérieur Matthias Fekl

Communiqué de presse de Hani Ramadan. Ce samedi 8 avril 2017, après avoir donné une conférence à Colmar, le Commandant fonctionnel Bertrand MUESSER s’est présenté pour me remettre un arrêté comprenant une interdiction administrative du territoire français. J’ai été ensuite conduit au commissariat de Colmar, puis à la police des frontières à Mulhouse, pour enfin être ramené à la frontière suisse de Bâle. Toute cette opération s’est déroulée de 14h15 à 18h45. Je tiens à remercier ici Monsieur Bertrand MUESSER ainsi que la police de Colmar, aussi bien que la police des frontières de Mulhouse pour le respect dont ils ont fait preuve et pour leur comportement exemplaire.

L’arrêté qui émane du « Ministre de l’Intérieur » date du 7 avril 2017, et a été rédigé à Paris. Contrairement à ce qui a été avancé par certains médias, ce document ne m’a pas été remis le vendredi 7 avril, mais seulement le 8 avril, alors que j’étais déjà en France et après la conférence qui a bien été donnée à Colmar. Il a été suivi d’un communiqué de presse en la date du 8 avril 2017, relatant les propos de Monsieur Matthias FEKL, Ministre de l’Intérieur.

Je vais bien entendu faire opposition à cette décision, qui est injustifiée. L’arrêté que présente le Ministre de l’Intérieur comprend en effet des erreurs et une approche réductrice de mes vraies opinions. A titre d’exemple, il me cite : « Une vraie musulmane doit porter le voile intégral en tout lieu et en toute circonstance ; seul son mari doit pouvoir la voir sans son voile. » Or, je n’ai jamais tenu ces propos ! Mon épouse et mes filles portent le voile et montrent leurs visages et leurs mains. Cependant, j’estime qu’une femme a le droit de s’habiller comme elle l’entend, selon ses convictions.

Il relève des paroles qui seraient « discriminatoires à l’égard des femmes », en se référant à une tribune publiée dans Le Monde, en septembre 2002. « Il légitime la lapidation des femmes adultères. » Or, il n’a jamais été question dans cet article, spécifiquement, de la lapidation des femmes. A l’époque, je me suis exprimé clairement contre la lapidation au Nigéria d’Amina Lawal et de Safiya Husaini, qui ont toutes les deux été acquittées. Tout comme je me suis opposé plus récemment à la lapidation de l’Iranienne Sakineh, qui, également, n’a pas subi cette peine. J’ai souligné que cette peine est surtout dissuasive, et qu’il est quasiment impossible de l’appliquer. Quant au thème de la purification par la maladie, il est bien connu en islam, puisque le Prophète Muhammad a répété à plusieurs reprises que toute maladie a une vertu expiatoire et efface nos erreurs. Ai-je le droit d’en être convaincu ? Voyez-vous, Monsieur le Ministre, je n’hésiterai pas, en ce qui me concerne, à prendre la main d’une personne atteinte par le sida, et mourante, pour l’encourager à se tourner vers un Créateur qui selon le Coran « pardonne tous les péchés.»

Cet arrêté reprend les termes d’une polémique à laquelle j’avais pourtant largement répondu, qui m’attribue entre guillemets les propos suivants : « La femme sans voile est comme une pièce de deux euros. Visible par tous, elle passe d’une main à l’autre ». Propos que j’aurais tenus dans une école suisse. Je mets au défi Monsieur Matthias FEKL de le prouver. Je ne me suis jamais exprimé de façon aussi réductrice. Au contraire, j’ai publié il y a quinze ans un article comprenant l’image de la perle et de la pièce de monnaie, et en précisant : «Toute femme voilée n’est pas forcément un parangon de vertu. Pas plus qu’une femme plus ou moins habillée n’est nécessairement un démon. Il reste que la modernité ne protège plus le sentiment de la pudeur, valeur essentielle qui est aux origines de notre humanité. »

Il me reproche une « hostilité à Israël », en estimant que ma critique du sionisme est « susceptible d’inciter à la haine contre les juifs » ! Il met en doute qu’il existe une forme de « racisme sioniste ». Or, j’ai toujours déclaré que l’antisémitisme est inacceptable, mais que cela ne devrait pas nous empêcher de dénoncer les crimes commis contre les populations civiles à Gaza et en Palestine.

Il me reproche de mettre en évidence le pouvoir des lobbies financiers en France, alors qu’il s’agit d’une réalité objectivement mesurable, notamment dans la presse et les médias, dont l’avenir de plus d’un homme politique, hélas !, dépend…

Il me reproche de contester la version officielle des attentats terroristes, alors que c’est le droit de tout citoyen, dans une saine République, d’exprimer son opinion sur le sujet, en relevant des procédures expéditives menées dans un climat malsain de surenchère médiatique instantanée, et qui vont à l’encontre des principes de l’Etat de droit et de la présomption d’innocence, quand on désigne des coupables, qu’on décide immédiatement que ce sont des islamistes, avant même de connaître qui ils sont, avant qu’ils ne soient complètement jugés et que leur motif soit connu.

Il affirme que je « légitime régulièrement le djihad comme moyen de résistance. » J’ai pourtant toujours été très clair sur ce sujet : l’islam condamne avec la plus grande fermeté des actions terroristes menées contre des civils. Par contre, le droit à la légitime défense, notamment lorsque la colonisation d’un peuple se poursuit, est reconnu comme étant légitime par tous ceux à qui il reste une once de dignité. La notion de djihad mérite en outre une approche autre que superficielle.

Je ne me souviens pas d’avoir dit que « la majorité des Européens sont islamophobes ». En revanche, j’ai affirmé et j’affirme encore que l’islamophobie s’étend en Europe de façon dangereuse. C’est sans doute en luttant contre ce sentiment pernicieux que l’on contribuerait à désamorcer les tensions qui naissent de la peur et de la désinformation. Mais il faudrait pour cela faire le sacrifice d’une forme de populisme qui comprend malheureusement des avantages électoraux.

Autres allégations : je mettrais en avant des « théories conspirationnistes qui ont pour objet de provoquer la haine à l’encontre des dirigeants français, américains et israéliens. » Loin de verser dans le « conspirationnisme », je ne fais que relever des faits qui prouvent qu’il existe une stratégie à l’origine de la destruction des infrastructures de l’Irak, puis de la Syrie. Le document démontrant la stratégie de l’Organisation Sioniste mondiale, qui date de février 1982, est authentique.

Enfin, affirmer que mes propos « contribuent, du fait de leur caractère insidieux, à provoquer à la haine, voire à la violence, à l’encontre des sociétés occidentales, des femmes ou encore des juifs », ne correspond pas du tout au message que je véhicule, message qui défend le dialogue de civilisations fondé sur le respect du prochain, et non pas sur des préjugés. Les accusations qui consistent à relever mes « prises de position en faveur d’un islam fondamentaliste », et d’être « partisan d’un Etat islamique soumis aux règles de la charia », signifieraient donc que je ne dispose pas de ma liberté d’expression pour avancer certains aspects de la civilisation musulmane. Que veut dire d’ailleurs le mot « fondamentaliste » ?

Enfin, dans le même style de critique qui relève plus d’une composition bâclée que d’un arrêté ministériel, il me reproche de soutenir que « la société laïque n’est qu’une structure creuse et sans objectif ». Or, je ne suis pas le seul à faire le constat que la sécularisation a représenté au cours de notre histoire la disparition de nombreux idéaux qui donnaient sens à la vie, jadis. Cette absence de références et de valeurs est relevée par beaucoup. Par contre, j’ai expliqué tant dans la presse que dans les médias qu’il existe différentes façons de vivre dans un cadre laïc, en définissant une laïcité inclusive, qui permet au juif, au chrétien, au musulman et au libre penseur de vivre dans le respect mutuel. Ce qui démontre encore à quel point les propos de Monsieur le Ministre de l’Intérieur, qui font écho à une certaine presse qui contribue à la désinformation systématique, sont réducteurs.

Monsieur le Ministre doit comprendre que je défends les valeurs républicaines autant que lui. Je livre à sa réflexion l’article suivant :

Qu’est-ce donc qu’un authentique républicain ?

Réflexions face à la censure

Un authentique républicain, lorsqu’il gouverne ou a une quelconque responsabilité politique, conserve des principes de liberté et de vérité, bien au-delà des enjeux électoraux de sa propre carrière. Il ne dresse aucun épouvantail, et ne fait jamais ainsi, de la peur, l’instrument de sa mise en valeur dérisoire. Il n’épouse jamais les vues étroites des agitateurs publics. Il refuse catégoriquement la haine qui discrimine, la bêtise qui cherche à imposer sa tyrannie. Il ne soutient en aucun cas les censures imbéciles. Dans le domaine, c’est certes une espèce de plus en plus rare…

Dans une république, on dialogue pour se connaître et assurer le vivre ensemble. Tout peut être ouvertement dit. On n’impose pas le silence, on ne vit pas dans la perspective ignoble de voir des êtres humains disparaître en les dépossédant de leur identité. Hélas, nos démocraties ne sont pas parvenues à éradiquer les relents du fascisme et de l’ultranationalisme.

Un authentique républicain, quand il est journaliste, refuse de tronquer la parole donnée, défend la liberté d’expression, et pas seulement pour Charlie…Il fait passer le débat avant le scoop médiatique qui permet de vendre sa littérature bon marché. Et là, effectivement, nous parlons d’une espèce en voie de disparition.

Fait à Genève, le 9 avril 2017

Hani Ramadan

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La Rédaction D&M
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